La BoJ monte à 1,25 %, le yen ne suit pas — ce que Tokyo a vraiment dit
Le 18 septembre, la Banque du Japon a relevé son taux à 1,25 %, un plus haut depuis 1995, par 7 voix contre 2. Mais sans calendrier ni taux terminal, le marché a retenu la prudence et le yen a reculé. Les deux dissidences, l'inflation sous-jacente, l'écart avec la Fed, la relance de Takaichi et trois scénarios avant le 30 octobre.
Vendredi 18 septembre, la Banque du Japon a relevé son taux directeur à 1,25 %, un plus haut depuis 1995. Sur le papier, c'est un geste de faucon. Sur les écrans, le yen n'a pas bougé dans le bon sens. Tout l'enjeu de cette décision tient dans cet écart entre le geste et le ton.
Ce qui a été décidé
Le Policy Board a voté à 7 contre 2 pour guider le taux au jour le jour non collatéralisé « autour de 1,25 % », contre 1 % depuis juin. Le taux de la facilité de dépôt complémentaire passe lui aussi à 1,25 % et le taux de base des prêts à 1,5 %. Les nouveaux taux s'appliquent à partir du 24 septembre.
C'est la deuxième hausse en trois mois. Elle était attendue : la totalité des économistes interrogés par Bloomberg l'avaient anticipée, et le gouverneur Kazuo Ueda l'avait laissé entendre début septembre. La surprise n'est donc pas venue de la décision, mais de ce qui l'entourait.
Deux voix contre, et des arguments sérieux
Toichiro Asada et Ayano Sato ont voté pour le maintien à 1 %. Leurs motifs, publiés dans le communiqué, ne sont pas ceux de colombes de principe :
- Asada estime qu'avec une inflation hors produits frais récemment inférieure à 2 %, on ne peut pas dire que la situation économique soit forte.
- Sato juge que l'économie et les prix n'ont pas sensiblement accéléré par rapport à la période précédente, et qu'une hausse n'était donc pas appropriée maintenant.
Un vote partagé n'annule pas une hausse. Mais il fixe une limite au rythme : tant que ces deux voix restent contre, le Board aura du mal à enchaîner les hausses à chaque réunion.
Pourquoi monter avec une inflation sous 2 %
Le paradoxe n'est qu'apparent. La BoJ ne pilote pas le chiffre du mois, elle pilote l'inflation sous-jacente et les anticipations. Son communiqué aligne quatre arguments :
| Indicateur | Constat de la BoJ | Sens |
|---|---|---|
| Inflation hors produits frais | Entre 1,5 % et 2 %, en hausse modérée ; 1,7 % en août | → |
| Inflation sous-jacente | « S'approche de 2 % » | ↑ |
| Prix à la production | Forte hausse sur un an : demande liée à l'IA, pétrole cher, yen faible | ↑ |
| Salaires | Les hausses continuent de passer dans les prix de vente | ↑ |
| Anticipations à moyen terme | « Ont continué de monter » | ↑ |
Surtout, la BoJ projette une inflation hors produits frais « nettement au-dessus de 2 % » à partir du second semestre de l'exercice 2026, portée par le pétrole, les semi-conducteurs et la baisse du yen. Le risque qu'elle nomme n'est plus de rater sa cible, mais de la dépasser : les entreprises augmentent plus volontiers salaires et prix, et les anticipations montent.
La BoJ rappelle que les taux réels restent bas et que les conditions financières sont « accommodantes ». Autrement dit, même à 1,25 %, elle ne se considère pas comme restrictive. C'est l'argument qui rend la suite du cycle crédible.
Le paradoxe du yen
Une hausse de taux devrait soutenir la monnaie. Ce ne fut pas le cas. Pour comprendre, il faut remonter l'été :
- En juillet, le yen est tombé près de 164 pour un dollar, non loin de son plus bas depuis environ quarante ans.
- Entre le 30 juillet et le 26 août, Tokyo a dépensé un montant record de 15 400 milliards de yens pour le racheter, lors d'interventions auxquelles les États-Unis ont participé.
- Mercredi 16 septembre, deux jours avant la BoJ, la Fed a elle-même relevé ses taux à 3,75–4 %. L'écart de taux entre les deux pays reste donc d'environ 2,75 points.
C'est cet écart qui nourrit le carry trade : emprunter en yens à bas coût pour placer en dollars mieux rémunérés. Une hausse de 25 points de base ne le referme pas. Pour inverser la tendance, le marché avait besoin d'un signal sur la suite. Il ne l'a pas eu.
En conférence de presse, Kazuo Ueda a expliqué que la phase de politique monétaire avait changé à mesure que l'inflation sous-jacente approchait 2 %, mais qu'il était difficile de déterminer le taux terminal, dont le niveau ne deviendrait clair qu'après coup. Il a aussi rappelé que la BoJ ne mène pas sa politique pour cibler le niveau du yen. Pas de calendrier, pas de point d'arrivée, pas de défense explicite de la monnaie : les stratèges ont lu une hausse moins agressive qu'espéré, et le yen a reculé.
Une hausse de taux ne « mord » que si les conditions financières se durcissent. Or un yen qui baisse, c'est l'inverse : des conditions qui s'assouplissent, des prix importés qui montent, et donc davantage d'inflation à combattre. En laissant le marché retenir sa prudence, la BoJ a en partie annulé l'effet de son propre geste.
Tokyo dépense, la BoJ serre
La décision tombe dans un contexte budgétaire particulier. Le programme de la Première ministre Sanae Takaichi, une politique budgétaire « responsable et proactive », prévoit davantage d'investissements de croissance et une baisse de la taxe à la consommation sur l'alimentation. La relance d'un côté, le resserrement de l'autre : les deux leviers tirent en sens opposé.
Le marché obligataire le reflète déjà : le rendement du JGB à 10 ans évolue à son plus haut depuis une trentaine d'années. Au G20, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent a plaidé pour « la normalisation monétaire et la discipline budgétaire », tout en précisant que la politique monétaire restait une prérogative japonaise.
Trois scénarios d'ici au 30 octobre
Le 30 octobre, la BoJ publiera aussi ses nouvelles projections économiques. Les réactions indiquées sont des directions de première réaction, pas des cibles.
Les projections d'octobre confirment une inflation durablement au-dessus de 2 %, et la communication fixe un cap. Le marché intègre une nouvelle hausse rapprochée, le carry trade devient plus coûteux et le yen se redresse.
La BoJ garde la ligne du 18 septembre : hausse possible, mais sans date. L'écart de taux avec les États-Unis reste la variable dominante, le yen reste faible et la menace d'une nouvelle intervention revient à l'approche de 164.
Une nouvelle hausse du pétrole liée au Moyen-Orient, ou une Fed qui enchaîne, élargit encore l'écart de taux. La BoJ se retrouve prise entre une inflation importée et une économie ralentie par l'énergie : le scénario le plus inconfortable pour le yen.
Ce qui invaliderait cette lecture
- Un ralliement des dissidents. Si Asada ou Sato rejoignent la majorité en octobre, le rythme peut s'accélérer sans que le ton change.
- Une inflation qui déçoit. Si l'inflation hors produits frais ne franchit pas 2 % comme prévu, la projection de la BoJ perd son principal appui.
- Un reflux du pétrole. Une détente au Moyen-Orient réduirait la pression sur les prix importés et donnerait du temps à la BoJ.
Sources
- Banque du Japon — Change in the Guideline for Money Market Operations, 18 septembre 2026
- UPI — taux à 1,25 %, CPI d'août, interventions sur le yen
- FXStreet — BoJ recap : pas aussi hawkish qu'attendu
- Bloomberg — le vote partagé pèse sur le yen
- Al Jazeera — hausse de juin et contexte international
- The Japan Times — Ueda laisse entendre une hausse en septembre
- Réserve fédérale — communiqué du FOMC, 16 septembre 2026
- Banque du Japon — calendrier des réunions