Effacer la dette ? Ce que propose vraiment Mélenchon, et ce que ça changerait
Le 23 août, Jean-Luc Mélenchon a demandé que la BCE « mette au congélateur » 636 milliards d'euros de dette française. La proposition contient une part de vérité comptable réelle et une impasse économique tout aussi réelle. Décryptage sans jargon : dette interne contre dette externe, ce que l'opération rapporterait vraiment, et pourquoi le vrai débat est ailleurs.
Le 23 août, à son université d'été près de Valence, Jean-Luc Mélenchon a demandé que la Banque centrale européenne « mette au congélateur les dettes des États, en commençant par celle de la période Covid ». La phrase a déclenché une tempête. Elle mérite mieux qu'une indignation ou qu'une adhésion : elle contient une part de vérité comptable réelle, et une impasse économique tout aussi réelle. Cet article sépare les deux, sans jargon.
Ce qui a été proposé, exactement
Première précision, et elle n'est pas de détail : il n'a pas été question d'annuler la dette au sens strict.
La proposition consiste à transformer les titres de dette française détenus par la Banque de France, pour le compte de la BCE, en dette perpétuelle à taux zéro. Une dette perpétuelle est un emprunt sans date de remboursement : l'emprunteur ne rend jamais le capital. À taux zéro, il ne verse pas non plus d'intérêts. Économiquement, une dette perpétuelle à taux zéro est très proche d'une dette annulée — mais juridiquement et comptablement, ce n'est pas la même opération.
Le montant en jeu, selon le candidat : 636 milliards d'euros, soit environ 18 % de la dette publique française, laquelle atteignait 3 536 milliards à la fin du premier trimestre 2026 selon l'Insee.
Imaginez un prêt que vous n'avez plus jamais à rembourser et sur lequel vous ne payez aucun intérêt. Sur le papier, la dette existe toujours. Dans les faits, elle ne vous coûte plus rien et ne vous sera jamais réclamée. C'est cela, « mettre au congélateur ».
Le point sur lequel la proposition a raison
Commençons par ce qui est exact, parce que c'est ce que les critiques les plus vives escamotent souvent.
La Banque de France appartient à l'État français. C'est son actionnaire unique. Quand la Banque de France dégage un bénéfice distribuable, celui-ci remonte au budget de l'État sous forme de dividende et d'impôt — entre 2015 et 2022, près de 32 milliards d'euros ont ainsi été reversés.
Conséquence : lorsque l'État verse des intérêts sur des titres détenus par la Banque de France, il paie une entité qu'il possède. L'argent sort d'une poche et rentre dans l'autre. On parle de secteur public consolidé : quand on additionne l'État et sa banque centrale dans un même compte, cette dette et cette créance s'annulent.
Une entreprise mère prête de l'argent à sa filiale qu'elle détient à 100 %. Dans les comptes du groupe, ce prêt n'apparaît pas : il s'annule tout seul, parce que le prêteur et l'emprunteur sont la même maison.
La relation entre l'État français et la Banque de France ressemble à cela — l'appartenance à l'eurosystème rend l'affaire plus complexe, mais le principe tient.
Donc oui : effacer cette ligne ne ferait pas disparaître des centaines de milliards d'euros d'épargne chez un particulier ou un assureur. Un épargnant qui détient un contrat d'assurance-vie ne perdrait rien à cette opération précise. Sur ce point, l'affolement est mal calibré.
La distinction qui commande tout le débat
Pour comprendre pourquoi la proposition ne tient malgré tout pas, il faut poser une distinction que le débat public confond en permanence : celle entre dette interne et dette externe.
L'État emprunte à des Français — ménages, banques, assureurs — ou à sa propre banque centrale.
La richesse nationale ne bouge pas au moment du prêt. On déplace une ressource d'une poche française à une autre.
Si l'argent est mal dépensé, l'appauvrissement est déjà consommé au moment de la dépense, pas au remboursement.
L'État emprunte à l'étranger, là où il ne lève pas l'impôt et ne contrôle rien.
Le pays dispose de ressources venues du dehors — un vrai apport, temporaire.
Mais au remboursement, il faut rendre. C'est là que se situe le coût, et c'est là qu'un refus de payer crée un conflit.
Une famille où le père prête 1 000 € à son fils ne s'appauvrit pas : l'argent reste dans la maison. Si le fils le dépense mal, la famille est plus pauvre — mais elle l'est devenue le jour de la dépense, pas le jour du remboursement.
Si le fils emprunte au voisin et dilapide la somme, la famille a d'abord vécu au-dessus de ses moyens. L'addition arrive quand le voisin réclame son argent.
C'est pourquoi la structure de détention compte autant. Environ 56 % de la dette négociable de l'État était détenue par des non-résidents fin 2025, selon la Banque de France. Cette partie-là ne relève pas du jeu d'écritures interne : ce sont de vrais créanciers étrangers, qui n'ont aucune raison d'accepter de perdre à la place des Français.
La proposition de Mélenchon, elle, ne porte que sur les 636 milliards logés à la Banque de France. Elle ne touche donc pas les créanciers étrangers. C'est cohérent — et c'est aussi ce qui en limite drastiquement la portée.
Là où le raisonnement se casse
Voici le cœur du problème, et il tient en une phrase : on ne peut pas à la fois dire que cette dette ne compte pas et se prévaloir de l'avoir effacée pour en créer une nouvelle.
Le raisonnement défendu est le suivant. En sortant 636 milliards du compteur, le ratio d'endettement passerait mécaniquement d'environ 117,5 % à un peu plus de 96 % du PIB. La France retrouverait alors des marges pour emprunter à nouveau et financer la transition écologique, les services publics, l'investissement.
Mais examinez la logique de près. De deux choses l'une.
- Soit cette dette compte vraiment. Auquel cas elle représente une contrainte réelle, et on ne peut pas la faire disparaître d'un trait de plume sans conséquence.
- Soit elle ne compte pas — parce qu'elle s'annule dans le compte consolidé, ce qui est l'argument avancé. Auquel cas l'effacer ne libère aucune marge nouvelle, puisque par construction elle ne pesait déjà sur rien.
Une opération purement comptable ne crée pas de richesse. Effacer une écriture au bilan ne fabrique ni usine, ni ingénieur, ni recette fiscale. Si l'opération est neutre — et c'est précisément l'argument utilisé pour la justifier — alors elle ne dégage aucune capacité de dépense supplémentaire. Le gain affiché est un gain d'affichage.
On ne peut pas invoquer la neutralité d'une opération pour la rendre acceptable, puis invoquer ses effets pour la rendre utile.
Et si l'on rouvrait le robinet quand même ?
Reste la version assumée de la démarche : effacer, puis réemprunter — la Banque centrale rachetant la nouvelle dette en créant de la monnaie. C'est ce que l'on a fait pendant le Covid, où environ 250 milliards d'euros ont été injectés dans l'économie française par ce canal.
L'argument « on l'a fait en 2020, donc on peut recommencer » mérite une réponse précise, et elle est double.
D'abord, le contexte n'était pas le même. En 2020, l'économie était à l'arrêt, la demande effondrée, l'inflation nulle. Créer de la monnaie face à une demande atone ne produit pas de hausse des prix. Aujourd'hui, la situation est inverse.
Ensuite, la facture est arrivée. L'inflation a atteint 5,2 % en 2022 et 4,9 % en 2023 en France. Le choc énergétique y a fortement contribué, mais l'expansion monétaire massive de 2020-2021 n'y est pas étrangère. Dire que « tout s'est bien passé » revient à ne pas compter cette facture-là.
Créer de la monnaie ne crée pas de biens. Si la quantité d'euros augmente plus vite que la quantité de choses à acheter, chaque euro achète moins. C'est l'inflation — et c'est un prélèvement, invisible mais réel, qui frappe d'abord ceux dont les revenus ne suivent pas.
L'obstacle juridique, qui n'est pas mince
L'article 123 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne interdit le financement monétaire des États : une banque centrale ne peut pas prêter directement à un gouvernement. Elle peut en revanche acheter des titres déjà émis sur le marché — c'est ce qu'elle a fait massivement à partir de 2015, puis en 2020.
Cette distinction peut sembler byzantine. Elle est en réalité le pivot de tout l'édifice monétaire européen : elle garantit que la banque centrale ne devienne pas le guichet du Trésor.
Christine Lagarde, alors présidente de la BCE, avait répondu en 2021 à une demande similaire qu'une annulation serait contraire aux traités, la prohibition du financement monétaire étant « l'un des piliers fondamentaux » de l'euro. Xavier Ragot, président de l'Institut français de l'économie, a formulé la même objection à propos de la proposition d'août : geler la dette détenue par la BCE contrevient à des traités qui garantissent son indépendance opérationnelle.
Cette lecture n'est pas unanime. En février 2021, plus de cent économistes — dont Thomas Piketty — ont publié un appel demandant l'annulation des dettes publiques détenues par la BCE, en échange d'un engagement d'investissement écologique et social équivalent. Leur thèse : une annulation ne serait pas un financement monétaire au sens du traité, puisque les titres ont déjà été acquis légalement sur le marché secondaire, et que la BCE peut disposer de son bilan.
Le débat juridique est donc réel. Mais il reste minoritaire parmi les juristes de l'Union, et surtout : la BCE elle-même le tranche dans l'autre sens. Or c'est elle qui déciderait.
Ce que cela rapporterait vraiment
Passons au chiffrage, qui est l'exercice le plus éclairant.
La charge de la dette — le montant des intérêts payés chaque année — approche 59 milliards d'euros en 2026. C'est un montant considérable, comparable au budget de l'Éducation nationale.
Mais tous ces intérêts ne sont pas des pertes pour la France. Il faut décomposer.
| Destinataire | Ordre de grandeur | Effet pour la France |
|---|---|---|
| Banque de France | Poche gauche → poche droite | Revient à l'État via dividendes et impôts. Coût net proche de zéro. |
| Épargnants, banques et assureurs français | Reste en France | C'est une dépense publique, mais aussi un revenu français. Transfert interne. |
| Créanciers étrangers | ≈ la moitié des 59 Md€ | Seule fuite réelle de richesse hors du pays. |
Autrement dit, la seule véritable économie que produirait une annulation intégrale — y compris de la dette étrangère, ce que personne ne propose — serait de l'ordre de 30 milliards d'euros par an. À comparer à un déficit public de 152 milliards en 2025.
Même en supprimant toute la dette de la France, on ne comblerait pas le déficit. Le trou vient de ce que l'État dépense chaque année nettement plus qu'il n'encaisse — et cela, aucune écriture comptable ne le règle.
Ce que le marché dit déjà, sans attendre 2027
Il existe une raison peu discutée pour laquelle les États empruntent sur un marché plutôt qu'auprès de leur propre banque centrale : le marché constitue un contre-pouvoir. Il évalue en continu la solidité d'un emprunteur, à travers deux signaux simples.
- La dette trouve-t-elle preneur ? À chaque adjudication, l'Agence France Trésor observe combien d'investisseurs se présentent.
- À quel taux ? Plus un emprunteur inquiète, plus il paie cher.
Or ces deux signaux se dégradent. Le taux de l'OAT à 10 ans — l'emprunt de référence de l'État français — s'établissait à 4,24 % début septembre 2026, après avoir franchi le seuil de 4 % fin août. L'écart avec l'emprunt allemand équivalent, le fameux spread, atteignait environ 84 points de base le 21 août, soit 0,84 point de taux d'écart.
Le spread mesure la prime de risque : combien la France paie en plus de l'Allemagne pour emprunter la même somme, sur la même durée, dans la même monnaie. Plus il est large, moins les prêteurs sont sereins.
La demande reste au rendez-vous — les adjudications récentes sont largement sursouscrites — mais elle se paie de plus en plus cher. C'est exactement le rôle du signal de marché : il ne claque pas la porte, il augmente le péage.
Le danger d'une annulation unilatérale n'est pas la perte de 636 milliards chez un créancier privé — elle n'aurait pas lieu. Le danger est ce que l'opération signalerait : une banque centrale nationale fragilisée, des règles européennes écartées, une politique budgétaire perçue comme sans limite. La sanction ne viendrait pas de la dette effacée, mais du prix de la dette suivante — celle qu'il faut émettre chaque semaine pour faire tourner l'État.
Le vrai débat n'est pas celui-là
Il faut rendre une chose à cette proposition : elle pose une question légitime. La contrainte de dette pèse sur les choix collectifs, elle limite l'investissement public à un moment où la transition énergétique en exige beaucoup, et le rappel que la Banque de France n'est pas un créancier ordinaire est fondé.
Mais elle propose une solution comptable à un problème qui ne l'est pas. Le niveau de la dette, pris isolément, n'est pas le bon indicateur. Ce qui détermine la solvabilité d'un pays, c'est un quatuor : l'écart entre recettes et dépenses, la croissance, le coût de l'emprunt, et le solde extérieur.
La comparaison suisse le montre bien. La Confédération affiche une dette nette d'environ 16 % du PIB, des comptes publics excédentaires, et une position extérieure largement créditrice. Sa banque centrale ne détient qu'une fraction infime de la dette fédérale. Personne ne connaît le montant de la dette suisse, et pour cause : il n'a aucune importance dans cette configuration.
Le cas français est l'inverse. Pour la seule année 2026, l'État prévoit environ 325 milliards d'euros de recettes nettes pour 459 milliards de dépenses — il dépense près de 41 % de plus qu'il n'encaisse. Aucune opération sur le stock de dette existante ne corrige un flux déficitaire de cette ampleur.
Le stock, c'est ce que vous devez. Le flux, c'est l'écart entre ce qui entre et ce qui sort chaque mois. Effacer une partie de ce que vous devez ne change rien au fait que vous dépensez plus que vous ne gagnez. Le trou se recreuse aussitôt.
Ce qu'il faut retenir
- La proposition n'est pas absurde comptablement. La dette détenue par la Banque de France se compense bien à l'intérieur du secteur public. Ceux qui prédisent la ruine des épargnants se trompent de mécanisme.
- Elle ne dégage pourtant aucune marge. Une écriture comptable ne crée pas de ressource. Si l'opération est neutre — l'argument même de ses promoteurs — elle ne libère rien.
- Elle se heurte à un obstacle juridique sérieux, contesté par une minorité d'économistes, mais tranché dans l'autre sens par la BCE elle-même, qui est l'autorité décisionnaire.
- L'économie réelle serait limitée : seuls les intérêts partant à l'étranger constituent une fuite, soit environ 30 milliards par an face à un déficit de 152.
- Le coût potentiel, lui, serait immédiat : la prime de risque française se tend déjà sans qu'aucune décision de ce type n'ait été prise.
- Le sujet de fond reste entier. Un pays ne devient pas solvable en réorganisant ses écritures, mais en rapprochant ses dépenses de ses recettes ou en produisant davantage. C'est là que le débat de 2027 devrait se tenir.
Glossaire
Emprunt sans échéance de remboursement. Le capital n'est jamais rendu ; seuls des intérêts sont versés — et pas même cela, si le taux est nul.
Vision d'ensemble regroupant l'État et les organismes qu'il possède, dont sa banque centrale. Les dettes internes à ce périmètre s'y annulent.
Le fait, pour une banque centrale, de créer de la monnaie pour financer directement son gouvernement. Interdit par l'article 123 du traité européen.
Marché où s'échangent des titres déjà émis, entre investisseurs. La BCE y achète ; c'est ce qui rend ses achats légaux.
Obligation assimilable du Trésor : le principal titre de dette à long terme de l'État français. L'OAT 10 ans sert de taux de référence.
Écart de taux entre deux emprunteurs comparables. Le spread OAT-Bund mesure la prime de risque de la France face à l'Allemagne.
Total des intérêts payés dans l'année. Environ 59 milliards d'euros prévus en 2026. Ne comprend pas le remboursement du capital.
Note de méthode et sources
Cet article part d'une vidéo de la chaîne Grand Angle consacrée au sujet, dont la transcription a été extraite et dont le raisonnement économique — la distinction interne/externe, la consolidation du secteur public, le rôle du marché comme contre-pouvoir — a servi de fil directeur. Les chiffres avancés dans cette source ont toutefois été revérifiés et corrigés : le montant de dette logé à la Banque de France y était donné entre 469 et 550 milliards, alors que la proposition porte sur 636 milliards ; et la proposition y est présentée comme une annulation, alors qu'il s'agit d'une conversion en dette perpétuelle à taux zéro. L'argumentaire des partisans de l'annulation, absent de la source, a été ajouté pour équilibre. Cet article vise à expliquer un mécanisme, non à prendre parti dans la campagne de 2027.
- Insee — dette publique à 117,5 % du PIB au T1 2026
- Insee — déficit public 2025 à 5,1 % du PIB
- Franceinfo — cinq questions sur la proposition
- AFP / Boursorama — les critiques de la proposition
- Le Temps — analyse de la faisabilité
- L'appel des économistes de février 2021
- Le Grand Continent — l'analyse juridique
- BCE — réponse officielle sur l'annulation
- Sénat — structure de détention de la dette de l'État
- Agence France Trésor — adjudications et encours
- Spread OAT-Bund — suivi
- Transcription : Grand Angle, « Pourquoi Mélenchon veut annuler la dette française », 30 août 2026.